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13 ans après le Rana Plaza : où en est vraiment l’industrie de la mode ?

13 ans après le Rana Plaza : où en est vraiment l’industrie de la mode ?

- Par Christèle Merter

Le 24 avril 2013, un immeuble s’effondrait au Bangladesh. 1 138 personnes mouraient pour fabriquer des vêtements bon marché. Treize ans plus tard, la question n’est plus : « Qu’est-ce qui a changé ? » Elle est plus difficile que ça : est-ce que les bonnes choses ont changé ?

I. 24 avril 2013 : le choc mondial

Il était un peu après 8h45 du matin quand le Rana Plaza s’est effondré à Savar, dans la banlieue de Dacca, capitale du Bangladesh. En quelques secondes, un immeuble de neuf étages — construit pour en accueillir cinq — s’est transformé en tombe pour 1 138 travailleurs et travailleuses du textile. Plus de 2 000 autres ont été blessés, dont beaucoup resteront handicapés à vie. (Source : OIT / Collectif Éthique sur l’étiquette)

Ce que la catastrophe a révélé est aussi important que le bilan humain. La veille, des fissures importantes avaient été constatées dans les piliers du bâtiment. Le bâtiment avait été évacué. Mais le lendemain matin, les responsables des ateliers ont ordonné aux ouvriers de reprendre leurs postes — sous la menace de ne pas percevoir leur salaire mensuel. Ces ouvriers, pour la plupart de jeunes femmes, gagnaient environ 60 euros par mois (Source : Éthique sur l’étiquette).

Dans les décombres, les journalistes locaux ont retrouvé des étiquettes de Benetton, Mango, H&M, Walmart, Camaïeu, Primark, Auchan (marque In Extenso), Carrefour (marque Tex), C&A. Douze enseignes ont officiellement reconnu faire produire au Rana Plaza au moment de l’effondrement (Source : Public Eye). D’autres ont nié ou évoqué des sous-traitances « non déclarées » — ce qui est en soi une admission.

La promesse collective qui a émergé de ce drame était simple : Plus jamais ça.

Mais une promesse n’est pas un système.

II. Les promesses de 2013 : qu'est-ce qui a réellement changé ?

A. Les avancées concrètes

Le premier résultat tangible du Rana Plaza est l’Accord sur la sécurité des bâtiments et la protection contre les incendies au Bangladesh (l' »Accord Bangladesh »), signé dès mai 2013. Juridiquement contraignant — une première dans l’industrie — il a réuni plus de 190 marques signataires et a conduit à l’inspection de plus de 1 500 usines couvrant près de 2 millions de travailleurs, dont 80 % sont des femmes (Source : Les Clés du Social / OIT).

Un fonds d’indemnisation des victimes, le Rana Plaza Donors Trust Fund, géré par l’OIT, a également été constitué. Objectif initial : 40 millions de dollars. Réalité : 30 millions ont finalement été réunis en 2015, et les quelque 5 000 demandes d’indemnisation ont été traitées — au prix d’une mobilisation intense des ONG, notamment la Clean Clothes Campaign, Peuples Solidaires et le Collectif Éthique sur l’étiquette (Sources : Novethic, Basta !).

Il faut aussi mentionner la naissance du Fashion Revolution Day en 2014, mouvement international de sensibilisation des consommateurs, et une pression accrue sur la transparence des chaînes d’approvisionnement : certaines marques comme H&M ou Esprit ont commencé à publier leurs listes de fournisseurs de premier rang.

B. Les limites structurelles

Pour autant, il serait malhonnête de s’arrêter là.

Selon un rapport d’Action Aid Bangladesh cité dans The Guardian, 54,5 % des survivants du Rana Plaza étaient encore sans emploi dix ans après la catastrophe. Un tiers seulement (36,3 %) était retourné travailler dans le textile. La raison principale : des séquelles physiques et psychologiques (Source : Les Clés du Social, 2023).

L’Accord Bangladesh, lui, était renouvelable par négociation — et à chaque fois, il a fallu remobiliser pour obtenir que les marques resignent. La mécanique volontaire a ses limites : seules 20 % des usines textiles au Bangladesh sont équipées contre le feu (Source : Les Clés du Social, d’après Action Aid Bangladesh).

Plus fondamentalement, la pression sur les prix n’a jamais cessé. Les marques ne produisent pas elles-mêmes : elles externalisent à des fournisseurs, qui sous-traitent à d’autres fournisseurs, dans un système en cascade où la traçabilité devient impossible à tenir — et où la responsabilité se dilue à l’infini. Sécuriser des bâtiments au Bangladesh n’a pas résolu ce problème de fond. La production a simplement glissé vers d’autres pays aux contrôles moins stricts : Myanmar, Cambodge, Éthiopie.

Ce qu’on a sécurisé, c’est une partie d’un bâtiment. Pas un système.

III. L'explosion de l'ultra fast fashion : un recul inquiétant ?

Si la fast fashion des années 2000 — H&M, Zara, Primark — représentait déjà une accélération problématique, ce qui s’est produit depuis 2013 mérite un autre mot.

Shein, la plateforme chinoise fondée en 2008, ajoute aujourd’hui entre 2 000 et 10 800 nouveaux modèles par jour sur son application (Source : Les Amis de la Terre, rapport juin 2023). À titre de comparaison, H&M propose environ 25 000 références en temps réel. Shein : plus de 470 000 modèles disponibles simultanément. Sa capacité de production atteint 1,2 million de vêtements par jour et son chiffre d’affaires a dépassé 50 milliards de dollars en 2024 (Source : Campioni.fr).

Temu, de son côté, a enregistré une hausse de 135 % de ses revenus au premier trimestre 2024. En 2024, 22 % des colis gérés par La Poste française provenaient de Shein et Temu — contre moins de 5 % cinq ans auparavant (Source : Les Amis de la Terre / audition Sénat, 2024).

Le coût environnemental est à la mesure de ce volume : Shein serait le plus gros pollueur de l’industrie textile avec 16 millions de tonnes de CO₂ émises en 2023 et plus de 18 millions de vêtements invendus (Source : Slood.com). La marque expédie chaque jour environ 5 000 tonnes de marchandises par voie aérienne, un mode de transport 14 fois plus polluant que le transport maritime (Source : Vert.eco). 88 Boeing 777 sont affrétés quotidiennement par Shein et Temu — à eux deux, ces entreprises utilisent un tiers des avions-cargos longue distance dans le monde (Source : Forbes, via CNEWS).

Les chaînes d’approvisionnement de ces acteurs sont encore plus opaques que celles de la fast fashion traditionnelle. Des enquêtes ont identifié des travailleurs déclarant des journées de 18 heures. Des produits contenant du coton de la région du Xinjiang — liée à des accusations de travail forcé — ont été retrouvés dans des analyses de laboratoire américaines (Source : Salix Writing, 2024). Shein a obtenu 6 points sur 150 dans une évaluation de durabilité, Temu : 0 sur 150 (Source : Euronews / rapport de notation indépendant, 2024).

La promesse du « plus jamais ça » peut-elle coexister avec un modèle basé sur l’hyper-accélération ? La question se pose avec une acuité particulière quand on sait que Shein est l’enseigne dans laquelle les Français ont le plus dépensé en 2024 (Source : application Joko, citée par Vert.eco).

IV. Le devoir de vigilance : avancée historique… ou recul politique ?

La France a été pionnière. En 2017, la loi relative au devoir de vigilance (loi n° 2017-399 du 27 mars 2017) a créé une obligation légale pour les grandes entreprises françaises de prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement dans leurs chaînes de valeur. Un texte né directement des mobilisations post-Rana Plaza, après un parcours législatif chaotique de plusieurs années face aux pressions des lobbies.

Au niveau européen, la directive CS3D (Corporate Sustainability Due Diligence Directive) a été adoptée le 24 avril 2024 — date symbolique — par le Parlement européen, puis formellement approuvée par le Conseil en mai 2024 (Source : Actu-Juridique). Mais le chemin pour y arriver a illustré tous les rapports de force en jeu : en février 2024, le texte avait d’abord été rejeté en COREPER, faute de majorité qualifiée, après des pressions coordonnées du Medef et de la Fédération des Industries allemandes (Source : Novethic). La version finalement adoptée avait déjà été revue à la baisse : le seuil d’application avait été relevé de 500 à 1 000 salariés, excluant de fait 70 % des entreprises initialement visées (Source : PwC Avocats).

Et depuis, la pression continue. En novembre 2025, le Parlement européen a voté une nouvelle révision à la baisse de la CS3D, portant le seuil à 5 000 salariés et le chiffre d’affaires minimum à 1,5 milliard d’euros (Source : Le Club des Juristes, novembre 2025). En mai 2025, Emmanuel Macron a déclaré, aux côtés du chancelier Friedrich Merz, souhaiter « l’écartement pur et simple de la CS3D » (Source : Boursorama, mai 2025).

Il faut nommer ce que c’est : un recul. L’argument avancé — la compétitivité face aux entreprises chinoises pratiquant des « standards moins élevés » — est réel comme constat. Mais la réponse proposée (s’aligner vers le bas) ne résout pas le problème : elle l’aggrave.

C’est précisément cette bataille réglementaire qui est décisive. Pas parce qu’une directive européenne transformerait du jour au lendemain l’industrie textile mondiale. Mais parce que sans obligation légale, il n’y a que du volontariat — et le volontariat ne suffit pas. Treize ans de « chartes éthiques » et d' »engagements RSE » le prouvent.

V. 13 ans après : où en est la responsabilité des marques ?

Aujourd’hui, les acteurs de l’industrie se répartissent, sans trop forcer le trait, en trois catégories.

Celles qui continuent comme avant. Elles multiplient les collections, maintiennent la pression sur les prix, sous-traitent en cascade et communiquent peu sur leurs fournisseurs. Ce groupe est malheureusement majoritaire. L’ultra fast fashion en est l’expression la plus extrême, mais elle n’est pas seule.

Celles qui communiquent plus qu’elles n’agissent. Le « greenwashing » et le « socialwashing » se sont sophistiqués depuis 2013. Des lignes « conscious », des rapports RSE volumineux, des engagements à horizon 2030 — souvent sans trajectoire crédible ni mécanisme de vérification externe indépendant. Les audits sociaux eux-mêmes sont contournables : le Rana Plaza l’a prouvé. Des usines certifiées « conformes » s’y trouvaient.

Celles qui ont profondément repensé leur modèle. Elles existent. Ce sont généralement des structures qui ont fait le choix de la production locale ou de proximité, avec une traçabilité réelle — non pas un storytelling, mais une capacité à nommer ses fournisseurs, à visiter les ateliers, à publier les données. Ce sont aussi celles qui refusent la surproduction : pas de soldes permanents, pas de collections à rythme hebdomadaire, des volumes maîtrisés.

C’est le modèle que nous avons choisi à La Gentle Factory. Pas par posture morale — par logique. Si vous ne savez pas où est fabriqué votre vêtement, vous ne pouvez pas garantir comment il est fabriqué. La maîtrise des volumes n’est pas une contrainte : c’est une condition de l’honnêteté. Découvrez ici nos ateliers de fabrication.

Ce n’est pas un modèle facile. Il est plus coûteux à court terme. Il ne permet pas de s’aligner sur les prix de Shein. Mais il permet de regarder en face ce que « faire de la mode » signifie réellement.

VI. Et le consommateur dans tout ça ?

C’est la question la plus difficile — et la moins équitable à poser seule.

Car il serait trop simple, et assez commode pour l’industrie, de reporter la responsabilité sur les individus. Les consommateurs ne choisissent pas dans un vide : ils choisissent parmi les offres disponibles, avec les budgets qu’ils ont, dans un système où le prix « bas » d’un vêtement Shein ne reflète pas son coût réel — il le déplace vers les travailleurs qui le fabriquent et la planète qui en absorbe les déchets.

Cela dit, la question du consentement éclairé est réelle. La durée de vie des vêtements a été divisée par deux depuis vingt ans (Source : Les Amis de la Terre, rapport 2024). En 2022, 3,3 milliards de vêtements ont été mis en marché en France, soit plus de 48 articles par habitant (Source : Les Amis de la Terre). Depuis 2013, la France met en marché en moyenne 1 milliard de vêtements supplémentaires par an (Source : Les Amis de la Terre).

Sommes-nous prêts à payer le vrai prix d’un vêtement ? La question est légitime. Mais elle ne peut pas être posée sans mentionner que ce « vrai prix » implique un salaire décent pour ceux qui le fabriquent, des conditions de travail dignes, et une production qui n’hypothèque pas l’avenir climatique. Ce n’est pas du luxe. C’est une ligne de base.

Acheter moins, mais mieux. Choisir des marques transparentes. Interroger l’opacité. Ce sont des leviers réels — à condition qu’ils s’inscrivent dans un cadre réglementaire qui ne laisse pas le choix du « pire » indéfiniment disponible et subventionné par l’invisibilisation de ses coûts.

VII. 13 ans plus tard : le vrai enjeu

Ce n’est plus seulement une question de sécurité des bâtiments. Les bâtiments du Bangladesh sont globalement plus sûrs qu’en 2013 — c’est réel, et ce n’est pas rien. Mais pendant ce temps, la production s’est fragmentée vers d’autres pays, le volume global a explosé, et les acteurs les moins regardants sur les droits humains ont capté une part croissante du marché mondial.

Le vrai enjeu est un enjeu de modèle économique. L’industrie textile mondiale représente entre 4 % et 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre — avec une trajectoire vers 26 % à l’horizon 2050 si rien ne change (Source : Vert.eco / Les Amis de la Terre). Elle emploie 60 à 75 millions de personnes dans le monde, majoritairement des femmes, majoritairement en situation de vulnérabilité (Source : Public Eye).

Un modèle fondé sur l’hyper-accélération, l’opacité des chaînes et la pression permanente sur les coûts ne peut produire que des Rana Plaza — peut-être moins visibles, peut-être répartis différemment sur la carte du monde, mais structurellement inévitables.

C’est aussi un enjeu de régulation. Le marché ne se régule pas seul. Treize ans de preuves l’attestent. Et c’est enfin un enjeu de courage collectif — des décideurs politiques qui résistent aux lobbies, des marques qui refusent la course vers le bas, des consommateurs qui acceptent que le vrai prix d’un t-shirt est supérieur à 2 euros.

Le Rana Plaza ne devrait pas être une commémoration annuelle. Un chiffre que l’on sort le 24 avril, avant de retourner commander sur Shein le 25.

Il devrait rester une ligne rouge. Et une responsabilité active.

Pour nous, à La Gentle Factory, cette responsabilité se traduit chaque jour par des choix concrets : savoir où nos vêtements sont fabriqués et par qui, refuser la surproduction, maintenir des volumes maîtrisés, choisir des ateliers que nous pouvons visiter et dont nous pouvons publier les noms.

Ce n’est pas de la perfection. C’est de la cohérence.

Les 1 138 personnes mortes au Rana Plaza méritent mieux qu’un hashtag anniversaire. Elles méritent que leur mort ait produit une transformation durable de l’industrie qui les a tuées. Cette transformation n’est pas terminée. Elle n’a même pas vraiment commencé à l’échelle qui compte.

Mais elle est possible. Et chaque acteur de la chaîne — législateur, marque, consommateur — a une part à jouer.

Sources

  • OIT / Collectif Éthique sur l’étiquette — Données chiffrées Rana Plaza (morts, blessés, fonds d’indemnisation) : ethique-sur-etiquette.org
  • Public Eye — Sécurité des bâtiments au Bangladesh, bilan systémique : publiceye.ch
  • Écoconso — Rana Plaza, 10 ans après : ecoconso.be
  • Les Clés du Social — 10 ans après la catastrophe du Rana Plaza : clesdusocial.com
  • Novethic — Rana Plaza deux ans après / CS3D : novethic.fr
  • Les Amis de la Terre — La mode surchauffe, rapport juin 2023 / Rapport fast fashion novembre 2024 : amisdelaterre.org
  • Vert.eco — Impact environnemental de Shein : vert.eco
  • Euronews — Temu, Shein et impact humain, juillet 2024 : euronews.com
  • Forbes / CNEWS — Fret aérien Shein et Temu, juin 2024
  • Actu-Juridique / PwC Avocats / Boursorama — Directive CS3D, 2024-2025
  • Le Club des Juristes — Révision à la baisse CS3D, novembre 2025 : leclubdesjuristes.com
  • Boursorama — Déclaration Macron sur la CS3D, mai 2025

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